« La loi n’a pas tous les droits », Mireille Delmas-Marty

Chère amie, chère lectrice, aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je ne te parlerai pas de ma vie, mais de celle d’une amie. Une amie qui me disait il y a peu de temps que sa vie ressemblait parfois à un film que l’on pourrait projeter sur un écran, petit ou grand. Je suis souvent sceptique quand quelqu’un me dit ce genre de choses. Mais, la connaissant depuis quelques mois, je veux aujourd’hui  en attester.

Cette histoire n’est pas une histoire drôle mais c’est une histoire de société. Et il s’avère que beaucoup de personnes ici, à Buenos Aires, en Argentine, pensent qu’elle mérite d’être exposée. Moi, je n’ai pas trop d’avis, mais je pense juste que si elle doit être exposée, alors elle doit au moins être racontée.

Commençons par le commencement. Avec une entrée en matière très simpliste d’une gaufrette qui n’est ni journaliste, ni politologue, et dont tu excuseras je l’espère, chère amie, chère lectrice, les raccourcis un peu longuets et les parallèles un peu bancals, qui ont pour objectif de pointer certaines contradictions et aberrations qui peuvent exister ici comme ailleurs.

Bref.

Calquant leur politique sur le modèle péroniste des années 50, la famille Kirchner, au pouvoir depuis 2003, est en place depuis plusieurs années et souhaiterait y rester, sur le fameux modèle des Perón.  Tout comme les Perón également, la femme a succédé (démocratiquement) au mari décédé en 2007. Mais surtout, et sans ironie cette fois-ci, dans la lignée péroniste dont leur parti est issu, les Kirchner ont remis l’équité sociale au goût du jour du gouvernement.

Santé et université gratuites pour tous par exemple. Redonnons au Général ce qui revient au Général, ces deux piliers ont en fait été érigés en ciment par Perón, et non par les Kirchner. Mais bon, désolée, j’avais besoin d’une introduction. Bref. Les moyens ne suivent pas toujours, les lits des hôpitaux publics sont débordés, les infrastructures des universités autonomes, libres, laïques et gratuites ne sont pas toujours très structurées, les salaires sont bas, les grèves existent (ca vous rappelle quelque chose ?) mais n’empêche… La médecine et l’enseignement sont de qualité. Tout un chacun peut s’instruire et se faire soigner gratuitement ici. Qu’il soit Argentin, soit, mais qu’il soit Colombien, Paraguayen, Chilien, Français, Etats-Uniens, Chinois, Gilbertin ou clandestin, ou un mixte de tout ça.

Enormément d’étudiants d’Amérique Latine, notamment de Colombie et de Chili, viennent faire leurs études ici par exemple car suivre un cursus universitaire dans leur pays leurs coûterait leurs deux bras, et sur ce, ils n’auraient plus de quoi prendre des notes en cours. Au niveau de la santé, beaucoup de frontaliers viennent se faire soigner ici car, de ce que j’ai pu voir, les hôpitaux publics ne te demandent ni mutuelle, ni carte vitale, ni passeport, ni un seul peso pour te dispenser des soins d’urgence.

Sous les Kirchner, d’autres progrès en termes d’équité sociale ont été faits. Par exemple, en 2010, l’Argentine a été le premier pays d’Amérique Latine a autorisé le mariage homosexuel et quelques autres pays ont suivi le pas. Depuis 2012, les Argentines et les Argentins peuvent choisir leur genre sur leur document d’identité. Les Kirchner ont également marqué leur époque dans le domaine des droits de l’homme en rendant anti- constitutionnelles les lois d’amnistie de la fin des années 80 en faveur des criminels de la dictature de Videla (1976-1983) dont bénéficia Videla lui-même, condamné à la prison à vie pour crime contre l’humanité en 1985, avant d’être gracié en 1989 par l’ultra capitaliste Menem (ultra capitaliste et également péroniste…va comprendre Pedro, va comprendre…), avant d’être rejugé en 2007, puis condamné à nouveau en 2010 avant de mourir en prison en mai 2013. D’ailleurs, Carlos Menem lui aussi a été condamné en juillet 2013 à une peine de 7 ans, non pas pour avoir vendu son pays aux plus offrants, mais pour trafic d’armes à destination de la Croatie et de l’Equateur. Bref, je m’éloigne un peu de mon histoire, oui. Mais tout ca pour dire que l’Argentine veut s’afficher et s’affiche parfois comme un pays socialement avancé, émancipé, voire précurseur dans certains domaines. Oui.

Oui. Mais non quand il s’agit du droit à l’avortement. Alors là, en matière de révolution sociale, d’équité, de droit d’une personne à disposer d’elle-même, alors là, oui, mais non.

J’en arrive maintenant là où je veux en arriver.

En prenant en compte tout ça, qu’est-ce qui peut arriver à une femme étrangère clandestine souhaitant avorter, dans un pays éduqué où chaque étranger clandestin peut se faire soigner gratuitement mais où il est interdit d’avorter ? A priori il ne peut pas lui arriver grand-chose si son avortement illégal à l’aide de pastilles légalement vendues en pharmacie se passe bien… et quid si ça se passe mal ? Ce qui est le cas dans beaucoup de cas…

C’est un de ces cas là, pioché parmi bien d’autres, que je souhaite aujourd’hui, chère amie, chère lectrice, te raconter un peu maladroitement. C’est l’histoire d’une amie qui m’en a donné l’autorisation, c’est son histoire dont moi aussi je veux me rappeler, c’est une histoire banale qui va peut être bien changer l’histoire. Ou pas.

Voilà. Il y a plusieurs, plusieurs mois, une amie à moi donc, qui n’est pas argentine, a eu le bonheur de tomber enceinte. Sauf qu’elle a également eu le malheur de se faire plaquer par son compagnon. Et que sans revenus fixes, sans existence légale ici, sans l’appui de sa famille, elle n’a pas voulu gardé le fœtus.

Dans des pays où l’avortement est légal, il n’y a rien de dramatique à cela. Elle aurait été dans un hôpital ou une clinique. Et même si, sans aucun doute, cela aurait été un événement traumatisant, je crois tout de même, au final, que cela ne l’aurait pas trop traumatisé. Peut être que je me trompe, mais en tout cas cela arrive souvent, dans des pays où l’avortement est légal.

Dans des pays où l’avortement est illégal, cela arrive souvent aussi. Mais c’est alors bien plus traumatisant.

Dans un pays où l’avortement est illégal, tel l’Argentine, il est possible d’acheter librement, sans prescription médicale, en pharmacie, des pastilles qui doivent s’administrer par voie vaginale. Si une femme attend une ou deux semaines, il semblerait qu’une ou deux pastilles suffisent. Si une femme attend plusieurs semaines, il semblerait qu’il faille en avoir un certain nombre pour s’auto avorter.

Bref.

Après quelques semaines de « Vais-je le garder ? Ne vais-je le garder ? », avec un ex-compagnon qui insiste et qui livre ces pastilles à domicile sans un regard ni un mot, avec une famille au loin qui ne veut pas en entendre parler, cette amie a fait son choix. Seule. Malheureusement, elle était seule également  quand elle s’est administrée ces pastilles. Heureusement, elle n’était pas seule quand elle a eu un mal de ventre à en crever et qu’elle a fait une hémorragie le lendemain et que des amis ont pu alors l’emmener d’urgence à l’hôpital public.

Bref.

Le positif c’est qu’elle s’est faite soigner en urgence gratuitement, sans rien payer. Le négatif, c’est qu’un médecin l’a dénoncée. Après lui avoir présenté de près et de très près le fœtus mort.

Bref.

Le lendemain, sans avoir été vue par une psychologue, elle a été amenée au commissariat. Elle y est restée 10h, sans une explication, et sans pouvoir rencontrer ceux qui venaient pour la visiter. En sortant du commissariat, exténuée, en pleine nuit, 10h après, les policiers lui ont remis un petit papier avec l’adresse d’un juge chez qui elle devait se présenter…

…Appels à des amis d’amis avocats. Qu’est-ce qu’elle risque ? Faut-elle qu’elle se présente ? Qu’elle sorte du pays ? Le fait qu’elle n’ait pas d’existence légale ici peut il durcir une soit- disant peine qu’elle pourrait encourir ? Beaucoup de questions et de peurs pour cette jeune fille qui n’avait finalement rien fait de mal. Rien de mal, à part peut-être quand elle n’a pas pris de pilules contraceptives parce que sa santé ne lui permettait pas. A part peut être quand elle n’a pas senti que le préservatif avait craqué.  A part, peut être quand elle a avalé une pilule du lendemain qui n’a pas fonctionné. A part peut être quand elle a cru que son petit ami avec qui elle était depuis plus d’une année allait l’épauler. A part peut être quand elle a attendu trop longtemps car finalement, elle le voulait ce bébé. A part peut être quand sa famille ne répondait plus au téléphone. A part peut-être quand elle s’est dit que sans ressources, sans famille, ce n’était pas une si bonne idée de le garder. A part peut être quand elle a appelé un ami quand elle s’est sentie se décomposer. A part peut être quand elle a appelé à l’aide une fois avoir compris que ce qu’elle avait dans les entrailles ne pouvait pas s’expulser tout seul.

Heureusement, elle n’était pas seule quand elle a fait une hémorragie. Malheureusement, elle a été seule avec ses cauchemars et elle a été la seule à se réveiller en sueurs et en larmes pendant plus de trois mois, le temps qu’à durer la procédure d’allers et retours avec le juge. Tout ça parce qu’il n’est pas permis à une femme dans ce pays d’avorter dans des conditions médicales sécurisées. Tout ça parce qu’une femme médecin, sans aucun respect du secret médical, s’est sentie l’âme d’une défenseuse des lois d’un système inique et l’a dénoncée.

Bref. Plusieurs semaines après le début de la procédure, une association d’avocats militants a contacté mon amie pour défendre son cas. Ils se chargèrent de tout. Ils écrivirent des lettres aux avocats du médecin délétère.  Des lettres au juge. Ils se chargèrent de tout. Et le cas fut finalement classé sans suite. Happy end.

Mais, ce n’est pas fini.

Cette association se chargea de tout en effet. Même de porter plainte contre le médecin, le directeur de l’hôpital et la ville de Buenos Aires, sans l’accord préalable de mon amie alors qu’elle leur avait dit qu’elle ne souhaitait pas poursuivre. Sans la prévenir non plus.

Et non, ce n’est toujours pas fini. Il y a quelques semaines, mon amie reçoit l’appel d’un journaliste. Puis de deux, puis de trois. En plus de son numéro de portable, ils connaissent son prénom.  Mon amie, qui souhaite seulement, enfin, oublier, et s’assurer que son histoire reste confidentielle et sa vie privée, refuse les interviews et ne répond plus au téléphone.  Les jours passent. Une semaine. Deux semaines. Trois semaines.

Puis, il y a de cela quelques jours, en farfouillant sur facebook, un article posté sur un mur attire mon attention. « Une jeune fille dénoncée par un hôpital suite à un avortement ».  Par curiosité, je double clique sur l’article et découvre avec stupeur que certaines phrases citées sont celles de mon amie dans sa déclaration écrite au juge. Je l’appelle et fonce chez elle. En recherchant sur le web et en allumant la télé, nous nous rendons compte que des centaines et des centaines de gens ont manifesté en sa faveur devant l’hôpital il y a deux semaines. Que les grandes chaines de télévisions nationales ont relayé en boucle l’information pendant plusieurs jours. Et qu’un énorme procès va avoir lieu contre le médecin, le directeur de l’hôpital et la municipalité de Buenos Aires. Enorme. Mon amis tremble, regarde avec anxiété sur le net si son nom apparait d’une façon ou d’une autre. Non. Enorme. Les organisations militantes et les médias se sont emparés de son histoire, sans son accord, sans l’avoir rencontrée, sans rien connaitre de sa vie, du contexte, sans rien savoir. Enorme. Elle qui voulait tourner la page, sans rien avoir demandé, elle va peut être citée à comparaitre devant un juge, du côté de la victime cette fois-ci. Enorme. Elle qui voulait tourner la page, elle va peut être devoir témoigner à un procès qu’elle n’a pas souhaité. Enorme. Elle qui voulait tourner la page, elle va sûrement être amenée à s’exprimer dans le cadre d’une possible condamnation d’un médecin, d’un hôpital, de la ville de Buenos Aires et de tout un système qui n’a pas fonctionné et que beaucoup de femmes et d’hommes souhaitent voir changer. Enorme.

Elle qui voulait tourner la page, peut être va-t-elle aider, malgré elle, à faire qu’une page se tourne ici en Argentine en matière de droit des femmes à disposer d’elles-mêmes. Enorme.

Voilà. Pour ma part, j’ai fini, chère amie, chère lectrice. Je t’avais prévenu au début de ce post que je n’allais pas déblatérer aujourd’hui  sur une histoire drôle mais sur un fait divers de société. Une histoire exposée en première page des journaux aujourd’hui. Une histoire qui fait parler beaucoup de gens, des gens biens ou des idiots. Et contre les idiots et les idiotes qui jugent sur des forums ou dans la rue en clamant que cette pauvre nana là, et bien, elle aurait dû faire ci ou ça, en se targuant que si ça leur était arrivé, et bien ils ou elles auraient fait ceci, ou cela, et bien, je sais qu’ils ne lisent pas mon blog ces idiots là, mais juste par respect pour mon amie, et bien j’ai eu envie d’essayer de la raconter telle qu’elle s’est passée son histoire. 400 000 femmes se font avortées illégalement aujourd’hui en Argentine. Et comme dit mon amie, si son histoire peut faire en sorte qu’au moins une femme  n’ait pas à endurer ce qu’elle a du endurer, et bien alors, ce serait déjà ça.

PS : Il y a encore beaucoup de choses à dire et à apprendre je crois de cette histoire. Il serait également possible par exemple d’essayer de comprendre le comment du pourquoi des médias qui se jettent sur un fait divers, non pas tels des chiens de garde, mais tels des chiens des rues affamés sur un os qu’on vient de leur jeter, sans s’informer, et  sans informer correctement. Il serait possible dans ce post de s’intéresser à la manière dont chaque journal, chaque chaîne de télévision traite une même « information », une même histoire vraie. Il serait possible d’extrapoler sur la communication fulgurante, la communication en mode éclairs, en mode rafales, qui en quelques secondes embrase un fait  et les gens concernés, avant de courir à la vitesse de la lumière vers un autre événement encore plus spectaculaire. Il pourrait être intéressant également de réfléchir sur le pourquoi du comment du besoin de symboles, de martyrs, dans nos sociétés.

Et aussi comment un martyr qui n’a pas la télé et ne lit que rarement les journaux locaux n’est mis au courant que par hasard et plusieurs semaines après que son histoire est affichée en lettres majuscules dans tous les journaux du pays…..

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s