« La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde? », Léopold Sédar Senghor

Hier, j’ai fait une belle rencontre. J’ai rencontré Djosi, un Sénégalais vivant à Buenos Aires depuis 7 ans. C’est l’ami d’une amie argentine sociologue. Djosi parle français et espagnol et italien, et wolof évidemment. Certains amis de Djosi ne parlent pas encore espagnol. Donc mon amie, qui sait que j’ai travaillé dans une autre vie dans le développement socio-économique en lien avec des minorités, m’a demandé de venir avec elle pour l’aider à traduire des questions pour lesquelles Djosi pourrait se sentir gêné de les poser lui-même à ses amis. Moi, je parle espagnol et anglais, et français évidemment. J’ai donc accepté.  « Por suerte ». Par chance dit-on ici.

Près de 6 000 Africains subsahariens, dont une grande majorité de Sénégalais, vivraient actuellement à Buenos Aires. 6 000 sur une population de 13 000 000 d’habitants, qui compterait elle-même plus de 60% d’émigrés (venant d’en dehors de la capitale ou de l’étranger -à vrai dire, pour les « vrais » Porteños, habitants de Buenos Aires -eux-mêmes, donc, issus d’émigrés- c’est du pareil au même). 6 000 sur 13 000 000 dans un pays qui compte lui-même 40 000 000 d’habitants, dont près de 95% d’émigrés. Pourcentage issu d’autres pays cette fois-ci, vu que les natifs ont été gentiment exterminés durant la mal fameuse « conquête du désert » mené par le Président, le Général, La Roca (ne lui manquait plus que s’auto proclamé Directeur) entre 1879 et 1884. Conquête qui permit au pouvoir de « libérer » des milliers et des milliers et des millions d’hectares en Patagonie ; d’en donner 30 000 au Général pour bons et loyaux services rendus à lui-même, et d’y faire pousser des estancias (des fermes), des vaches et des moutons nourris aux bonnes graines monsantoniennes. Patagonie, ô terre immense inhabitée….Asado (barbecue), ô fierté de tous Argentins non Mapuche….

Djosi est arrivé il y a 7 ans en Argentine. Moi, il y a 10 mois. Djosi travaillait comme guide touristique dans la région de la Petite Côte au Sud de Dakar. Il avait rencontré des Français qui avaient investi dans une grande villa qu’ils louaient à d’autres touristes. Djosi gardait la maison et guidait les toubabs le long des plages et des falaises dorées. Il avait un bon boulot, « un boulot tranquille », sa famille, une voiture. Un jour, il a décidé de vendre sa voiture. Un de ses amis qui voulait la lui acheter lui a parlé des opportunités qu’il pourrait avoir en partant en Argentine. « Tu va$ voir, tu vas gagner là-bas, bien plu$$$$ que maintenant. De$$$ changement$$, une belle vie pour aider ta famille et voir du pay$$ ». L’ami de Djosi n’avait pas assez d’argent pour acheter la voiture ; mais il connaissait une combine pour le faire partir en Argentine et obtenir un visa, et un statut fragile, de réfugié politique. Djosi, qui ne voulait plus de sa voiture et avait envie de voir du pays, lui a dit de garder sa voiture. En échange du visa. En échange d’une nouvelle vie.

Djosi a 31 ans aujourd’hui, à un an près mon âge, à deux ans près mon aîné. Il en avait 24 quand il est parti. J’en avais 24 aussi quand j’ai quitté ma famille, la France, et la voiture que je n’avais pas, et dont je n’avais pas besoin pour m’offrir ma nouvelle vie. Vies parallèles….J’y reviendrai…

Je suis donc arrivée avec mon amie argentine à sa porte. Il ne me connaissait pas. Il m’a ouvert, souri, accueillie dans sa petite chambre et préparé un mafé. Il n’a pas voulu qu’on l’aide à préparer la cuisine, « un travail d’homme » selon lui. Il n’avait que deux assiettes. Il n’a pas voulu dîné avant nous. C’était Ramadan, il n’avait pas mangé de la journée.

Aujourd’hui était son premier jour pour une entreprise de sécurité ; il travaille dans un centre commercial plus loin que l’autre bout de Buenos Aires : hors de la capitale. Moi, je travaille à 5 blocs ou « cuadras » de chez moi. Il était fier avec son nouvel uniforme. On l’a pris en photo pour lui montrer qu’il était beau. Il est neuf ? « Nan, ils ne l’ont pas lavé avant de me le donner,  il est tâché ».

Djosi va pouvoir arrêter la vente ambulante de bijoux fantaisie et de lunettes – travail que font près des 6 000 Africains émigrés de Buenos Aires pour envoyer ce qu’ils peuvent à leur famille. Pour « être plus utiles que là-bas ». Ça c’était avant juillet 2012, avant que les capitaux n’aient plus le droit de s’évader vers l’étranger – sauf ceux des amis de la Présidente Cristina Fernández Kirchner et de ses amis qui ont, eux, un laissé-passé (cf le scandale révélé en avril 2013 par certains médias locaux et relayé, un peu, à l’international)).

Donc Djosi va pouvoir arrêter la vente ambulante pour se consacrer à un vrai travail, de 8h par semaine au début, ce qui lui permettra de gagner un peu plus qu’avant. Et ça tombe bien car Macri  (le maire de la capitale argentine) « est en train de nettoyer tous les quartiers». « Les flics arrivent et saisissent la marchandise ». « Ici, ils ne font rien, ils ne te jettent pas en prison ou ne t’expulses pas, mais faut bien vivre ». Et ils proposent quelque chose en échange ? Un travail? Une formation ? Des ateliers ? Une aide quelconque ? « Nan, rien ».

Donc Djosi, ancien guide touristique, va arrêter d’être vendeur ambulant car il a eu la chance de connaître la bonne personne qui l’a fait rencontrer une personne bonne qui veut bien lui donner sa chance, 8h par semaine. Djosi était heureux hier car il a enfin droit à la santé, son employeur cotise à une « obra social ». Moi, j’ai trouvé un travail salarié deux semaines après mon arrivée à Buenos Aires, « au noir » au début, non déclaré. 5 mois après, j’avais un contrat, « au blanc » cette fois-ci, dans le tourisme, alors que je n’y avais jamais travaillé. Ce qui me permet d’avoir une sécurité sociale, un compte bancaire, un forfait de téléphone portable, d’avoir un bail à mon nom pour louer un appartement aussi, si je veux, dans le quartier bobo de Buenos Aires, Palermo Hollywood, où je vis depuis 10 mois, si je veux. Vies parallèles…. Je n’en reviens pas. Son travail lui permettra peut être de partir de la pension du quartier de Once, aujourd’hui surnommé « la petite Dakar », dans lequel il vit, et dans lequel sur un étage, 30 personnes se partagent 1 cuisine et 3 toilettes. Ca va peut-être lui permettre de rentrer pour des vacances au Sénégal. Ca fait 2 ans qu’il n’y ait pas retourné et ca fait 2 ans qu’il n’a pas vu sa famille. « Et toi ? ».  Moi, mes parents sont venus me rendre visite en mars, soit 6 mois après que je sois repartie de France, et j’y retourne au mois de septembre pour 3 semaines. « Ah ».

Ça va lui permettre peut-être de vivre avec Claudia, sa femme argentine, qu’il a épousée il y a deux ans à la Mosquée et qui vit encore chez ses parents. Et ça va lui permettre peut être d’épouser 4 autres femmes. « Je suis musulman, j’en veux 5, même toutes, si elles le veulent bien». « J’aime les femmes ». Et j’espère que les femmes te traitent mieux que les hommes Djosi. Merci de cette rencontre et à très bientôt. Avec Claudia cette fois-ci, et à la maison, et je me ferai un grand plaisir de cuisiner pour vous.

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