» L’ enfance est un voyage oublié « , Jean de La Varende

J’avais 9 mois quand je suis née. J’étais nue comme un ver et fragile comme du verre. La seule couleur que j’avais entraperçue était le doux rosé ouaté, chaud et humide de la matrice maternelle. J’ai sorti le bout du nez, il faisait frisquet. J’ai éternué et ai dit entre bulles et gazouillements « merci de m’inviter à sortir, mais non merci, je suis mieux à l’intérieur, je préfère rentrer ». Des géants blancs m’ont regardée avec des yeux ronds derrière leurs lunettes de protection et ont esquissés un tic nerveux avec leurs bouches dentées. Ils ont ajusté leurs masques, attrapé forceps et ventouse, et alors que j’entamais discrètement quelques mouvements de brasse arrière, ils m’ont happée à l’extérieur….pppchhhh… J’ai trouvé ça gonflé et je me suis mise à hurler comme je pouvais qu’ils valaient mieux pour leur matricule qu’ils aient une bonne raison de me faire sortir de là sinon j’allais appeler mon père et ma mère et que ça allait barder pour eux. Ils m’ont pris au mot et ont appelé mon père. Il m’a prise dans ses bras et m’a déposée dans ceux de ma mère. Ils m’ont souri. J’ai chouiné. Ils m’ont souri. J’ai arrêté de pleurer. Et j’ai compris que le voyage avait commencé.

J’avais neuf ans quand je suis née. Entre les couleurs dorées, ocres et jaunes du blé et des tournesols, le vert cru des lentilles et les nervures des vignes, entre le parfum frais d’herbe tondue et l’odeur mouillée que verse la pluie sur les champs, entre les bouffées alléchantes des premiers barbecues et les effluves gourmandes des gâteaux au lait cuisant doucement au four; entre les balades dans la campagne berrichonne à fond les pédales et les courses en vélo avec nos cousins à nous croire dans un épisode de Chips, à qui ferait Jon Baker, à qui ferait Poncherello, à qui joueraient les voleurs ; entre les courses après les moutons pour les tondre et les chagrins de savoir qu’ils vont être mangés ; entre les enquêtes d’Hercule Poirot ; l’appel de la forêt de Jack London et les aventures de Patricia et de son lion ; entre l’animation de notre mini-ville avec mes deux sœurs et nos spectacles de marionnettes dans le petit théâtre confectionné par notre mère, avec Cadet, Emilie, le Sergent et bien sûr Guignol ; entre les colliers de pâtes et les serres papiers en pate à sel et en forme d’escargots rapportés fièrement à la maison ; entre mon premier et dernier roman policier dont tout le monde savait déjà la fin tapé à la machine à écrire avec l’aide d’une sœur et les chansons composées à l’heure du bain avec l’autre ; entre le sauvetage des abeilles ou des libellules et nos intervilles dans la piscine tout comme Guy Lux, Léon Zittrone et Simone ; entre les tartines de confiture à la rhubarbe et les chocolats déjà chauds et fumants quand on descendait pour notre petit-déjeuner; entre les campings dans le jardin et les ronflements du chien qui voulait monter la garde mais qui s’endormait toujours avant nous ; entre les premiers rocks sur les Beattles avec notre mère comme professeur et les airs de Bethov ou de Brassens chantonnés par notre père ; entre les compilations enregistrées sur les radios locales et les cassettes rembobinées au crayon ; entre les minutes grappillées devant Disney Channel puis celles devant Madame est servie ; entre les innovations culinaires dont la tarte aux foies dont on virait les bouts pour les remettre discrètement dans la part des parents ou la salades aux courgettes crues dont le goût nous fait encore rire près de 25 ans après, les petites bêtises qui n’en sont pas vraiment, rompre les lattes d’un lit en sautant dessus « tu le diras pas aux parents hein », monter sur des échafaudages, mettre le chien sur les toilettes, se casser un poignet en faisant de la balançoire acrobatique, dessiner sur le papier peint, se perdre dans un lit en portefeuille, se cacher dans les placards, fumer des herbes de Provence, prendre une chauve-souris pour une hirondelle, réclamer doudou encore et encore, puis le jeter à la poubelle pour montrer qu’on est plus un bébé.

J’avais 19 ans quand je suis née. Mon premier amour. Mon indépendance. Ma liberté. Des petits choix qui esquissent une vie ; des traits au crayon de papier qui marquent plus qu’on ne croyait. Toi contre moi. Destin contre destinée. Ici contre maintenant. Le vent contre l’air. L’équilibriste contre l’équilibre. La déraison contre la raison. L’excès contre la suffisance. La soif contre la faim. L’appétit contre le manque. Le remord contre le regret. Le mouvement contre la mesure. La boussole contre le compas. L’écart contre la règle. L’ébauche contre le schéma. L’étrange contre l’étranglement. La surprise contre la routine. Le changement contre l’habitude. L’action contre la peur. Le projet contre la vacuité. La bougie contre l’obscurité. La fragilité contre la certitude. Le désir contre la quiétude. L’inquiétude contre la merci. Le voyage contre le temps. Des mots contre la mort. Le merci pour la vie.

J’avais 29 ans quand je suis née. Pleine de doutes et pleine de certitudes. Pleine de joies et pleine de cris. Sereine et farouche, curieuse et blasée, tranquille et instable, combattante et pacifique. Pleine de tout et du contraire. Pleine d’envies et pleine de vie. Humaine, imparfaite, qui s’accepte et se respecte. J’ai appris, j’ai oublié, je suis restée, j’ai voyagé. J’apprends, j’oublie, je reste et je voyage. J’apprendrai, j’oublierai, je resterai et je continuerai de voyager.

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